Dilemme d’Etat ; Quoi dire de commun a Boma et a Goma ? (Tribune de la Professeure Madeleine Mbongo Mpasi)

Dilemme d’Etat ;  Quoi dire de commun a Boma et a Goma ? (Tribune de la Professeure Madeleine Mbongo Mpasi)

Le gouvernement s’est plaint de sa propre communication, à la 74ème réunion du conseil des ministres du 9 janvier 2026 Cela a peut-être prêté à sourire, mais en réalité cela aurait pu générer un débat plus rehaussé, dépassant la dimension de simple discussion sur la valeur ou la qualité des comptes-rendus des réunions, de rapports des séances, des communiqués de presse, des tweets des attachés de presse, des briefings des dirigeants, etc. Nous réservons cette chronique à cette controverse passée presque sous silence.

1. Quelle curieuse inversion ! Le Premier ministre français Georges Clémenceau (1841-1929) a dit : « gouverner c’est paraître ». Le journaliste Emile de Girardin (1802-1881), éditeur de « La Presse » a dit : « gouverner c’est prévoir ». Les rôles sont ainsi permutés : l’acteur politique a préféré soigner la façade, le journaliste a tenu à calculer les horizons lointains.

L’opinion nationale a été invitée à ce genre d'anastrophe, à travers la 74e réunion du conseil des ministres du 9 janvier 2026. Elle a dévoilé l’existence dans l’Etat d’une « communication institutionnelle désordonnée ». La faute a été nommée : « improvisation » et « cacophonie ». Et le compte-rendu du conseil des ministres a été tout à fait formel : « cela doit cesser ».

En suivant les mesures de correction qui ont été proposées, l’on arrive plutôt à une lecture a contrario des deux penseurs que nous avons cités en liminaire. D’une part, le gouvernement s’est montré trop voyant. Et d’autre part, la communication du Pouvoir a été soit trop peu prévoyante.

Cependant, dans tous les deux cas, il se remarque que le diagnostic n’a pas été porté sur l’essentiel, le fameux récepteur. Celui-ci a été pris pour amorphe, nul, endormi. C’est une erreur.

En effet, depuis l’émergence dans les années 1930 de l’école de pensée dite de Columbia, les théoriciens en communication ont tous convenu de s’aligner sur la recette heuristique de Lee Thayer : « le récepteur est de facto co-créateur du message ». En pratique donc, il faut au préalable connaître le récepteur avant de se mettre à élaborer le message qui lui est destiné, ainsi que le griot porteur.

C’est là que se situe la base de l’édifice de la communication institutionnelle. Ne pas tenir compte de cette séquentialité peut conduire réellement à l’autisme, à n’entendre qu’un seul son de cloche, le sien propre.

2. Certes, comparaison n’est pas raison, mais un regard attentif sur la pratique actuelle aux Etats-Unis permet de situer les enjeux liés à la parole institutionnelle. Dirigeons nos projecteurs sur la porte-parole de Donald Trump, Karoline Leavitt et celle qui l’a précédée, Karine Jean-Pierre, qui a exercé à la fois sous Joe Biden et sous Kamala Harris.

Elles sont femmes, toutes les deux. Mais, en dépit de l’écart d’âge – 29 ans pour Karoline et 51 ans pour Karine à sa prise de fonction – toutes les deux partagent l’identité commune d’être des purs produits de leur époque, bien trempées dans leur culture existentielle.

D’une part, Karine Jean-Pierre n’a pu devenir porte-parole de Biden et de Harris que grâce au courant d’idées qui avait déferlé sur la société américaine depuis l’avènement en 2017 du premier Président noir, le démocrate Barack Obama. D’autre part, Karoline Leavitt représente à ce jour la lame idéelle des républicains de type non conformiste en droit international, dont Donald Trump est le fleuron.

En fait, la fille d’immigrés haïtiens noirs, Karine Jean-Pierre convenait à l’image d’une société si ouverte annoncée par l’arrivée au pouvoir aux Etats-Unis d’un fils d’immigré kenyan. Et, sans la moindre gêne, Karine Jean-Pierre n’a pas caché son homosexualité. La porte-parole de la Maison Blanche n’a d’ailleurs pas hésité de déclarer : « j’étais l’une des nombreuses personnes LGBT ».

De son côté, Karoline Leavitt représente auprès de Donald Trump le courant de pensée reconnue comme étant la « Génération Z », les « digital native » venus à partir de 1995 et de ce fait congénères d’Internet. C’est une cohorte de personnes pour lesquelles les nouveautés se présentent sans modes d’emploi. Il n’y a plus de limite à l’innovation. Même l’erreur joue un rôle heuristique dans le processus d’innovation. Cette perspective sans fin a été resituée par les communicologues dans le « paradigme d’hypertextualité ».

L’illustration de cette pensée iconoclaste est la volonté de Trump de conquérir Groenland, pourtant le territoire d’un Etat européen signataire du traité de l’Otan. Pour de vrai, la réalité est ailleurs. Effectivement, si les derniers sondages tendent à montrer une certaine hausse d’hostilité de l’opinion américaine face à l’affaire du Groenland, il existe aussi, selon la chaine de Tv Cbs, une sous-catégorie qui arrive se profile comme une sorte de majorité latente. Ce sont ceux qui souhaitent cette annexion « un peu » (52%). Ils ne s’expriment donc pas clairement, mais ils restent tout de même ouverts à toute éventualité.

Et c’est précisément cette zone grise d’indifférence qui encourage Donald Trump à aller plus en avant. Car, selon les jeunes de la « Génération Z », c’est le feed-back qui permet de se réorienter et de remotiver, sans s’effondrer devant la viralité ou la massivité des ripostes négatives.

3. De la même façon, dans notre pays, il est tout à fait illusoire de penser que les contenus communicationnels cognitifs et sensoriels des annonces faites par notre Gouvernement sont reçus de manière égale et indifférente à Boma et à Goma. Les raisons sont évidentes.

Néanmoins, l’autorité nationale se doit de poursuivre à s’adresser à son public, comme s’il était toujours intégral. Car, dans les faits, les attentes de tous les Congolais sont les mêmes. Ce n’est d’ailleurs pas sans signification le fait que, même à Goma, les rebelles s’évertuent à hisser le même drapeau étoilé, à chanter le même hymne national et à lire la même Constitution.

Cela étant, deux faits ont récemment démontré l’existence d’un consommateur unique, d’un message devant être également commun. D’une part, il y a eu en juin dernier l’organisation de l’Examen d’Etat pour tous les élèves du Congo. Et tout récemment il s’est effectué le payement des fonctionnaires de l’Etat dans le Nord et le Sud-Kivu, quoique territoires occupés par les rebelles. Les disciples de la balkanisation n’avaient osé y croire !

C’est dire que, en dépit de la guerre et de la divergence totale sur le plan politique et idéologique, il existe quelque part un consommateur unique de communication institutionnelle. Il n’y a que le savant inventeur qui n’est pas encore au rendez-vous. Son double défi est cependant déjà connu : parvenir coûte que coûte à découvrir l’identité collective du consommateur unique congolais et appréhender le type judicieux d’interactivité à établir entre lui et l’autorité nationale. L’espoir n’est pas du tout interdit.

 

MMM

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