RD Congo : Les raisons inédites du déguerpissement de Ngoy Kasanji [interview exclusive]

RD Congo : Les raisons inédites du déguerpissement de Ngoy Kasanji [interview exclusive]

19h30, le tranquille quartier Joli Parc à l'ouest de Kinshasa se trouve ce lundi 17 août subitement mouvementé, une cohorte compacte de militants s'installe devant un immense portail aux clôtures élevées, le défilé de déménageurs est quasi interminable. Nous sommes chez l'ancien gouverneur du Kasaï Oriental, député national et riche homme d'affaires Ngoy Kasanji qui aménage fraîchement dans un autre chez lui, après un déguerpissement « brutal », s'il faut le reprendre, qu'il a connu quelques heures plus tôt de sa résidence de la Gombe, une luxueuse commune kinoise. Invités à arpenter sa cour où les meubles et autres biens sont en éparpillement, nous retrouvons l'homme dans un salon éclairé, pas extravagant. T-shirt gris Ralph Lauren, pantalon à taille élastique bleu foncé, pieds nus, affalé dans son canapé noir, scotché à son téléphone, assis en face de ses quelques trois collaborateurs... Visiblement fatigué, mais aussi décidé. Il nous accorde un entretien, et se veut combatif.

Le Pouvoir du peuple : Qu'est-ce qui s'est passé ce matin dans votre domicile de la Gombe, monsieur le gouverneur ?
 
Alphonse Ngoy Kasanji : Je me suis réveillé le matin, je crois autour de 08 heures, j'ai vu entrer dans ma parcelle les éléments de la police. A leur entrée, ils ont commencé à ligoter mes éléments de garde. Je n'y comprenais rien. Du coup, ils envahissent ma maison en tendant un document pour m'expulser de la maison. Je n'y comprenais rien étant donné que je suis détenteur de mon certificat d'enregistrement depuis 2013 que j'occupe cette maison. Et aussi mon voisin direct qui est le gouverneur de la Banque Centrale du Congo (Deogracias Mutombo, ndlr) a acheté aussi sa parcelle, qui était la même mais morcelée, auprès du même vendeur, un sujet juif, qui lui aussi a acheté depuis 2001. Je ne pouvais pas comprendre comment on pouvait me déguerpir de ma parcelle en faveur d'un certain Mokia (ancien candidat président de la République, devenu pro Félix Tshisekedi, ndlr) qui ne dispose ni de certificat d'enregistrement, ni de titre de propriété. La brutalité avec laquelle la police a agit ce matin en jetant mes biens dehors alors que je suis un député national, j'ai été élu sénateur, je suis un gouverneur honoraire, je ne suis pas un brigand, un bandit. Je ne suis pas venu occuper cette maison là par force, je l'ai acheté régulièrement. C'est du gangstérisme ce que j'ai vécu ce matin. Je viens de perdre deux maisons à Mbuji-Mayi (une ville au centre du pays, ndlr), pillées et détruites jusqu'à la pierre de fondation et par qui, par les militants de l'UDPS (parti dont le leader est le président Tshisekedi, ndlr). Je ne me suis pas encore remis de mes blessures et voilà qu'on vient encore une fois m'humilier en me chassant de ma maison. Voilà ce que j'ai vécu ce matin. Mes biens étaient à même le soleil.
 
Comment expliquez-vous cette situation aussi désastreuse ?
 
J'entends les gens criés État de droit. Je suivais un homme d'État africain, Paul Kagame, qui disait que "la justice n'est pas la vengeance", la justice aide à ce que les ennemis d'hier se mettent ensemble et construisent le pays. Tandis que la vengeance éloigne de plus en plus. Ceux auxquels vous pensez placer au centre de vos vengeances aujourd'hui se vengeront aussi demain parce que le pouvoir n'est pas éternel. Donc c'est ce qui est désolant. Ceux qui ont appelé les militants à aller dans la rue, qui sont allés piller et détruire, sont connus. Ces sont les dirigeants de l'UDPS. La conséquence de la destruction et de pillages les incombe. Ils marchent librement et continuent à faire de déclarations... Protégés par qui ? Parce que c'est un parti présidentiel. Et aujourd'hui un député national, qui a un certificat d'enregistrement non attaquable, inattaquable, est humilié, déguerpi, sur base de la camaraderie politique. Puisqu'on avait suivi il y a quelques mois monsieur Mokia au sortir de l'audience lui accordée par le chef de l'État. Disant que le président de la République lui a remis ses maisons occupées par Ngoy Kasanji. Comment est-ce que le président de la République peut remettre les maisons à Mokia ? Chemin faisant on voit les déclarations de Mokia devenir réalité. On peut se poser la question dans quel État on se trouve.
 
Considérez-vous que c'est purement politique la décision judiciaire portant votre déguerpissement ?
 
Rien de justice. C'est de l'arbitraire, c'est le règlement de compte politique.
 
Pourquoi l'UDPS voudra se venger de vous personnellement ?
 
Nous nous posons la question. Pourquoi ce parti qui a toujours prôné la non violence devient de plus en plus violent et indispose tout le monde. Voyez-vous après notre marche du Front commun pour le Congo (FCC), combien des militants ont été victimes de coups et blessures infligés par "les combattants" de l'UDPS qui ont utilisé les armes blanches et n'ont jamais été inquiétés. Ils continuent avec le même modis operandi aux vues et au su de tout le monde. Et chez moi j'ai vu les combattants de l'UDPS parmi ceux qui sont venus me déguerpir, portant des cache-nez aux couleurs du drapeau de leur parti. Donc j'ai été aujourd'hui envahi et par la police et par les militants de l'UDPS. Vous pouvez comprendre ce qui se passe. C'est-à-dire, incapable de plus en plus  de rencontrer les promesses faites à la population, on cherche maintenant des boucs émissaires. On a vu Kabila être en coalition avec le feu Antoine Gizenga, puis Adolphe Muzito, avec les opposants Bruno Tshibala, Samy Badibanga. Ils ont travaillé ensemble. Jamais un seul jour Joseph Kabila a indexé ses partenaires de la coalition pour dire que "si quelque chose n'a pas marché, ces sont mes partenaires de la coalition". Jamais. Il a assumé et les échecs, et les positifs. Voilà l'exemple d'homme d'État. Ici nous sommes en coalition, on travaille. Et dans la coalition on peut émettre la critique. La critique fait la démocratie. Et donc si on critique quelque chose, on ne peut pas être victime. J'ai été objet à combien des menaces ? Et ces menaces je me rends compte qu'elles s'accomplissent de plus en plus. Je ne sais pas pour quelles raisons dois-je être dans leurs viseurs. Je ne sais pas pourquoi ils veulent éliminer Ngoy, mais bon, je suis entre les mains de Dieu.
 
Estimez-vous donc que c'est un acharnement venu de l'entourage du président Tshisekedi ?
 
Mokia qui n'a pas de certificat d'enregistrement, Mokia qui sort de l'audience lui accordée, la séquence était relayée dans les médias, il sort et dit "le président de la République m'a promis de me remettre mes parcelles occupées par Ngoy Kasanji". Aujourd'hui on me déguerpi en faveur de Mokia sur base d'une promesse. Ce qui est étonnant est que l'État de droit est un État de justice, on ne peut pas donner une parcelle à quelqu'un qui ne dispose pas de titre. Il va occuper cette parcelle avec quel titre de propriété. Cette parcelle porte le nom de Ngoy Kasanji et je n'ai jamais été en procès. C'est-à-dire c'est un règlement de compte politique. Et vous pouvez vous-même deviner d'où ça vient.
 
Faites-vous confiance en la justice congolaise ?
 
Je sais qu'il n'y a qu'une seule vérité. Et cette vérité est têtue disent les français, elle triomphe toujours. Et la vérité est que je suis détenteur du certificat d'enregistrement, du titre de propriété non attaquable. Je sais que disposant de ces atouts la justice me remettra dans mes droits et ça ne va pas traîner. Ce n'est qu'une aventure de quelques heures. Alors je sais que les juges que nous respectons, que nous honorons, ne se laisserons pas influencer par les politiques parce que ceux-ci passent mais la justice demeure et sauve les nations. La justice est le dernier rempart et donc si la justice se laisse embarquer par les politiques c'est la dérive.  Je crois que la justice va s'assumer, va s'honorer en nous remettant dans nos droits.
 
Tony-Antoine Dibendila

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