« Certains font l’amour même dans la brousse » : Bienvenue à Ikela, ce territoire de la RD Congo « abandonné par l'État » [Grand reportage]

« Certains font l’amour même dans la brousse » : Bienvenue à Ikela, ce territoire de la RD Congo « abandonné par l'État » [Grand reportage]

« Nous buvons l’eau de sources ou de rivières; nous nous déplaçons à pied ou à vélo, rarement en moto; Lotoko (vin traditionnel, ndlr) est notre principale boisson alcoolisée pour nos jouissances; certains font même l’amour dans la brousse », se désole Efondo Bomboli Junior, cet enseignant de l’Institut Bola Losoma qui joue notre guide durant ce bref séjour à Ikela, territoire de la province de Tshuapa au nord-ouest de la République démocratique du Congo, qui borde la célèbre rivière Tshuapa.

Le gouvernement congolais espère corriger « le déséquilibre de développement entre les provinces et assurer la solidarité nationale » en activant en ce 2020 sa Caisse nationale de péréquation, qui devra servir au financement des projets et programmes d’investissement public à travers la République. Le budget annuel aligne des ressources de l’ordre de 606 millions de dollars américains. Pour s’assurer de l’opportunité de l’activation de cette Caisse prévue dans la loi congolaise mais longtemps non mise en œuvre, votre rédaction a dépêché en ce mois de février une équipe dans les confins de la partie occidentale du pays. Grand reportage.
 
Notre aéronef atterri à Ikela à quatorze heures locales, après une demie heure à Mbandaka (chef-lieu de la province de l’Equateur) pour ravitaillement en carburant. Deux heures et demie de vol s’ensuivent, la piste d’atterrissage en bitume de l’aérodrome d’Ikela nous accueille. La curiosité de résidants est sans appel : notre arrivée est à la fois un spectacle et un divertissement de taille…
 
Les motocyclistes s’empressent, nous scrutons un d’eux, dynamique. « Je viens de Kinshasa, je connais ce territoire. Je peux vous conduire partout », nous lance-t-il d’emblée. Son sens d’humour nous séduit, on embarque pour arpenter la sablonneuse avenue Mobutu, principale artère de ce territoire.
 
Deux kilomètres de trajet, il nous montre aux abords de ce boulevard à sable l’Université d’Ikela, un bâtiment modeste dont la façade vétuste laisse se détacher les restes d’une peinture vieille d’on ne sait combien d’années; puis à une dizaine de mètres « le stade de la Révolution » - un terrain de football sans gradins, couvert des herbes sauvages avec deux buts rouillés, une tribune de fortune d’à peu près quatre mètres sur trois dont le toit est un tôle aux minuscules trous… D’ici, Kinshasa est à 840 kilomètres et Mbandaka à 400.
 
Le lendemain, nous devons visiter les deux derniers ponts sur les treize jetés au-dessus des affluents qui coupent la route Bokele, la principale et l’unique qui mène d’Ikela à Lomela - un territoire de la province voisine de Sankuru. Notre guide arrive, cette fois-ci accompagné de Prospère, un motocycliste apparemment plus âgé que lui, qui fait montre d’une maîtrise plus fine du coin : « Je viens de la Mission Yaloya à 150 kilomètres d’ici, Junior m’a dit que vous venez de Kinshasa et que notre territoire vous intéresse. Ici c’est la forêt. Nous n’avons pas de vie. Les produits de premières nécessités coûtent très chers puisqu’ils viennent de Kinshasa ou de Kisangani (une ville du nord-est de la RDC, ndlr). Nous avons besoin d’eau potable, du courant, de routes asphaltées. J’ai souffert dans la brousse pour arriver ici sur ma moto. Nous n’avons pas de bus ici. Que les investisseurs arrivent. Vous êtes journalistes de Kinshasa, rapportez ceci aux autorités du pays là-bas », s’est-il lancé à un long plaidoyer.
 
Notre accompagnateur l’interrompt pour nous parler de coûts de produits : « Moi j’étais à Kinshasa. Ici de biens coûtent plus chers, de simples t-shirts coûtent 20.000 francs congolais (11 dollars américains début 2020, 10 dollars actuellement, le franc congolais ayant connu une sérieuse dépréciation face aux devises étrangères, ndlr), des simples babouches les moins coûteuses sont à 10.000 francs ».
 
Face à notre incrédulité, ils nous conduisent chez Maman Mado, une tenancière d’établissement, à plus d’un kilomètre de notre auberge. Maman Mado vend à la fois la bière venue de Kinshasa, les médicaments et tout autre produit à utilisation courante. Les prix sont surréels : une bière vendue à 1 dollar dans la capitale coûte deux fois plus chère. « Ce n’est pas de ma faute. Ici tout vient de Kinshasa ou de Kisangani », se justifie-t-elle. « J’aimerai bien vendre mes marchandises le plus vite possible, je sais que cela peut arriver si les coûts sont bas. Mais ce n’est ni moi, ni mon mari qui déterminons les prix. Mon mari est en voyage pour nous procurer de gros panneaux solaires en perspective d’un grand débit de boissons que nous allons bientôt ouvrir. Voyez-vous, à Ikela il n’y a pas de courant. Comment allons-nous récupérer cet argent qu’il va dépenser ? », questionne-t-elle enfin.
 
La canicule de midi s’annonçait, il fallait vite prendre d’assaut la rivière Tshuapa. Un long périple sur moto nous attendait à l’autre rive, après la traversée. La visite de nouveaux ponts était le dernier programme. L’établissement de Maman Mado se trouvait dans le sillage de « la ville du territoire d’Ikela », de là au tout dernier pont jeté, 20 kilomètres séparaient. Nous n’allions visiter que deux derniers, ceux jetés sur les rivières Lueke et Luekadi. Deux minis fleuves à l’apparence noircie par l’immensité des géants arbres à leur environnement immédiat, la nature dans son plus simple appareil où tous les dangers sont présents : serpents venimeux ou tout autre insecte porteur de poison.
 
En pleine traversée sur une barque aux antipodes de la modernité, Junior nous conseille de prendre dès la decente une certaine Jeanine, qui maîtrise le coin. Non sans raison. En route sur notre moto, ces interminables bifurcations autour d’immenses arbres nous lorgnent, arbrisseaux méfiants, Jeanine reste silencieuse avant de l’ouvrir, « nous avons parcouru huit kilomètres, le village de ma mère n’est pas loin. A ces heures elle est dans la forêt. Ici nous sommes à Esanga (la forêt, ndlr), il n’y a aucune habitation dans les environs, rien que la forêt », quand la secousse d’un rebond me panique et elle se met à rire…
 
Au bord de la rivière Lueke, le silence impose une conduite sereine. « Cette route Bokele mène vers Djonga (un autre territoire important du point de vue échanges commerciaux, ndlr) », nous explique en lingala comme tous les interlocuteurs rencontrés, le chef du groupement Sonzo, autorité du lieu, trouvé sur place. L’homme, chemise beige délavée, couvre-chef en raphia et une sorte de queue de cheval en main qu’il agite sans cesse.
 
« Nous sommes heureux pour ces ponts que nous avons désormais. Maintenant nous demandons que cette route soit asphaltée pour qu’elle devienne vraiment ouverte. La communication nous manque. Il n’y a pas de réseau téléphonique ici. Chez nous on dit si vous aimez quelqu’un, il faut l’aimer pour toujours. Des faux amours ne passent pas. Si les autorités répondent à nos demandes, nous dirons qu’elles nous aiment vraiment. Nous dirons qu’elles aiment Lokina, Lofome, Loïle, Tshuapa et Tumbinga. Nous dirons qu’elles aiment tous ces cinq secteurs d’Ikela. »
 
Tony-Antoine Dibendila

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