« Fatuma, le malheur d'être née femme en RD Congo », retour sur la plaidoirie historique de Maître Gisèle Ngungua

 « Fatuma, le malheur d'être née femme en RD Congo », retour sur la plaidoirie historique de Maître Gisèle Ngungua
En février 2012 en Normandie au nord de la France,  il s'est tenu un concours international des plaidoiries. Avocate près la Cour d'appel de Lubumbashi et coordinatrice de l'Action large des femmes avocates (ALFA), Maître Gisèle Ngungua a remporté un des prix grâce à sa plaidoirie, « Fatuma, le malheur d'être née femme en République démocratique du Congo. » Un discours émotionnel aux sensations dramatiques, qui dénonçait les violences sexuelles en RD Congo et alartait la communauté internationale, décriait son silence, son insouciance... L'impasse. Retour sur l'une des plaidoiries les plus importantes de ces dix dernières années.
 
« Savez-vous qu’en RDC être femme devient un risque ? Or le secrétaire général des Nations unies Ban Ki-Moon déclarait le 05 mars 2009 que “la violence contre les femmes ne peut être tolérée quelqu’en soit la forme, le contexte ou les circonstances, par aucun gouvernement ou dirigeant politique”; René Cassin, quant à lui, fondateur de l’Institut international des droits de l’homme, avait déclaré “qu’Il n’y aura pas de paix dans cette planète tant que les droits de l’homme seront violés quelque part au bout du monde”. Pourtant, quelque part au bout du monde, c’est Lubumbashi, c’est Goma, c’est Bukavu, c’est Bunia, c’est Saké, c’est la République démocratique du Congo.
 
En début de l’année 2011 dans la ville de Lubumbashi, ville située au sud du Congo et dont la province est mondialement connue pour ses gisements miniers, un fait dramatique s’est produit. Et comme partout ailleurs, d’ailleurs en RDC. Il s’agit de Fatuma.
 
Qui est réellement Fatuma ?
 
Elle est une congolaise, une femme âgée de deux ans, au mieux de 24 mois. Pour ne pas dire âgée de 730 jours. Elle a été sauvagement violée par un démobilisé de 33 ans, ex-combattant de son état. Ce barbare a quitté une de ses nombreuses milices qui sévissent en RDC et a choisi son lieu de réintégration Lubumbashi. Et pourtant il est loin de vouloir se réinsérer dans la société des humains. Il n’est autre que l’image d’un loup à la peau de l’agneau et ne voit en la femme qu’un terrain de jeu et d’assouvissement de ses désirs bestiaux. Cet homme est le bourreau de Fatuma.
 
La mère du bébé au visage angélique et au regard pur mais dont le corps porte désormais les stigmates de la souillure, s’est confiée à l’Action large des femmes avocates, organisation qui fournie de l’aide judiciaire aux victimes des violences sexuelles à Lubumbashi et que je coordonne depuis 2007. La mère n’a fait qu’une déduction étant donné que la victime ne pouvait ni parler, encore moins relater ce qu’elle a impuissamment subi. Seul son regard apeuré en disait long. Elle ne pouvait pas parler non parce qu’elle ne voulait pas parler. Elle ne pouvait pas parler tout simplement parce qu’elle ne pouvait pas parler. C’est à peine que Fatuma pouvait prononcer son propre nom. 
 
Que s'était-il passé ?
 
Pour la petite histoire, le violeur de Fatuma est un habitué de la maison. Un dimanche dans l’après-midi comme celui-ci, il est allé chez la victime pour regarder un match de football car ne pouvant pas se payer une entrée au stade. La mère du bébé qui devait aller acheter de la braise dans les environs demandera à ce tonton de surveiller sa maison ainsi que de lui garder son petit trésor. Profitant de cette absence, ce criminel n’a plus eu envie de regarder son foutu match de football. Ses vieux démons de milicien ont eu raison de lui et son appétit de loup insatiable va se tourner vers sa fraîche proie.
 
Il va ouvrir sa braguette, écartera sans ménagement les fraîches et petites jambes de l’enfant jusqu’à former un angle droit, et va introduire son sexe viril dans l’organe encore en pleine formation du pauvre bébé. Rien ne l’a arrêté, oui je vous dis rien ne l’a arrêté. Ni les cris du nourrisson encore moins la peur d’être surpris. La mère a trouvé ce bourreau en pleine action. Elle a crié au secours, ce malfrat a été arrêté, Fatuma a été internée, complètement abîmée.
 
Le rapport Mapping
 
C’est ici qu’il me revient de saluer à juste titre le Mapping Project, ce rapport qui fait état de crimes innommables commis dans la période allant de 1993 à 2003, sur le territoire congolais. En outre, ce rapport établi nettement les responsabilités des belligérants et estime que les principaux coupables sont les groupes armés étrangers dont certains semblent avoir été impliqués dans le genocide rwandais. L’expérience nous a enseigné que le respect de la loi constitue le seul garanti d’une paix durable. Une paix durable suppose la justice.
 
Savez-vous qu’à Panzi, hôpital basé à Bukavu, près de la frontière rwandaise, plus de 3500 femmes sont soignées chaque année pour de blessures génitales graves, que Denis Mukwege chirurgien de son état, s’attèle avec son équipe à la reconstitution des vagins mutilés par des hordes de tout bord, des vagabonds en treillis armés de kalachnikov, ou pire, d’enfants soldats drogués à la dérive.
 
C’est à juste titre que je fais honneur à madame Pande Kilushombo, habitant du village Kashasha, qui a été menacée de viol par six hommes armés qui ont envahi le domicile familial, parce qu’elle a résisté, ses bourreaux, irrités, l’ont cruellement torturée puis mutilée. Ils ont commencé par lui couper les seins, ensuite lui ont découpé les organes génitaux puis lui ont fendu la tête. Ces extraterrestres ont enfin emporté dans un sachet en plastique les organes ainsi coupés et les matières cervicales de leur victime.
 
Madame Mobeshe, mariée et âgée de 45 ans, a été attachée à la corde comme un sanglier puis violée, avec dix autres femmes, par plus de 20 militaires, jusqu’à la saignée. 
 
Bitondo Evelyne, Safi Christine, Ugwa Anièce... 15 femmes au total ont fait objet des sévisses corporelles, violées, après les avoir enduites du piment. Le vagin de la femme est devenu leur cible de prédilection.
 
Au nom de toutes les femmes...
 
Nous, rassemblés au Mémorial de Caen, nous sommes aujourd’hui en droit de mettre un terme à cette barbarie qui se passe en RDC. Oui, nous sommes en droit de dire non et de briser le silence afin que l’humanité toute entière entende notre voix de révolte. Ne disons-nous pas que ces faits constituent les crimes contre l’humanité ? Jusqu’à quand l’humanité sera-t-elle narguée par ces hors-la-loi ? Jusqu’à quand abuserons-ils de sa patience ? Son inertie est-elle signe de faiblesse ? Son silence est-il complice ? Suis-je face aux hommes ? Je suis convaincue que oui. Voilà pourquoi que je suis venue dénoncer ces crimes odieux.
 
Au nom de toutes ces femmes qui ne peuvent pas porter plainte, au nom de toutes ces femmes qui n’ont pas eu le privilège comme moi de se tenir au devant de cette auguste assemblée, au nom de toutes ces femmes qui ne peuvent plus se regarder dans le miroir sans avoir honte de leurs corps. Au nom de toutes ces femmes meurtries dans leurs chaires, déshonorées, rejetées, battues, torturées, violées, mutilées, tailladées, brûlées vives, tuées, ou pire, enterrées vivantes. 
 
Au nom de Fatuma, dont le corps est détruit et qui aujourd’hui est enfermée dans un silence traumatique, l’heure a sonné de rendre justice à Fatuma et d’honorer ainsi la mémoire de celles qui n’ont pas pu survivre. Sinon, l’histoire nous jugera sévèrement parce que nous avions su et pourtant nous n’avions pas agit. »
 
Plaidoirie de Maître Gisèle Ngungua,
mise ici en texte par Tony-Antoine Dibendila

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